Des lunettes qui deviennent des armes de surveillance

Je vous invite un instant à imaginer une scène tristement banale dans un avenir très proche. Vous marchez dans la rue, vous participez à une manif, ou vous vous rendez à l'hosto. Un inconnu vous croise alors du regard. Ce que vous ignorez, c'est que les lunettes connectées, de marque Ray-Ban, que porte cet individu sont en train d'analyser discrètement votre visage, de fouiller dans les méandres du web et d'afficher votre nom, vos habitudes, ainsi que vos relations, directement dans son champ de vision. Ce cauchemar dystopique est un projet bien réel développé par Meta, connu en interne sous le nom de « Name Tag ».
Face à cette menace imminente, plus de 70 organisations américaines de défense des droits civiques, des droits reproductifs, des travailleurs, des immigrés et de la communauté LGBTQ+ viennent de former une coalition pour exiger l'abandon immédiat de cette technologie. Le constat dressé par des associations outre-Atlantique de premier plan comme l'ACLU, l'Electronic Privacy Information Center (EPIC), Access Now ou encore Fight for the Future est sans appel. Nous sommes en présence d'une arme offerte sur un plateau d'argent aux harceleurs et aux prédateurs. L'intelligence artificielle intégrée à ces lunettes, qui se décline selon les ingénieurs en une version limitée aux contacts ou étendue à toute personne possédant un compte public Instagram, détruit purement et simplement le concept d'anonymat dans l'espace public.
Mais ce qui me révulse le plus dans cette histoire, en plus de la dangerosité de la technologie, c'est la perversité calculée de l'entreprise de Mark Zuckerberg. Un mémo interne de mai 2025, divulgué par le New York Times, démontre de manière écœurante la mentalité qui règne en interne.
Elle prévoyait de lancer Name Tag en misant avec cynisme sur un environnement politique chaotique. Leur pari, l'attention et les ressources de la société civile seraient tellement accaparées par d'autres urgences et par la montée de l'autoritarisme que personne n'aurait l'énergie de s'opposer à cette nouvelle violation de la vie privée. La coalition qualifie à juste titre cette manœuvre de comportement ignoble. Essayer de faire passer une technologie de surveillance de masse en profitant de la vulnérabilité des institutions démocratiques est une insulte à l'éthique la plus élémentaire.
La lettre envoyée à Mark Zuckerberg ce lundi est claire et je m'associe pleinement à son caractère intransigeant. Il ne s'agit pas de demander des garde-fous illusoires, de vagues options de désactivation ou des modifications à la marge du design. Il est impossible pour un simple passant de consentir à être identifié par des lunettes qui enregistrent leur environnement, avec pour seul indicateur une minuscule lumière facilement dissimulable.
La seule issue acceptable est l'abandon pur et simple du projet. De plus, Meta doit faire preuve d'une transparence totale, en dévoilant les cas connus d'utilisation de ses équipements dans des affaires de harcèlement ou de violences conjugales, ainsi que la nature de ses discussions avec des agences problématiques en Amérique comme l'ICE. Il est inconcevable de laisser une telle entreprise opérer dans l'opacité la plus totale avec les forces de l'ordre, peu importe le pays.

Si l'on analyse l'historique de Meta, ce scandale n'a malheureusement rien de surprenant. L'entreprise avait fait croire en novembre 2021 qu'elle s'éloignait de l'identification à grande échelle en supprimant le système de reconnaissance faciale de Facebook et les empreintes d'un milliard d'utilisateurs. À l'époque, ils prétendaient vouloir écouter la société civile américaine.
En réalité, cette retraite n'était qu'une concession forcée après des années de litiges désastreux, incluant deux milliards de dollars de règlements au Texas et en Illinois pour vol de données biométriques, ainsi qu'une amende historique de cinq milliards infligée par la FTC en 2019. Aujourd'hui, l'EPIC exhorte de manière légitime ce même régulateur et les autorités américaines à bloquer Name Tag, rappelant les risques déjà illégaux des lunettes actuelles.
Le mépris systémique de la société Meta pour la sécurité de ses utilisateurs finit pourtant par la rattraper devant les tribunaux et l'étau judiciaire se resserre. Le mois dernier, un jury de Los Angeles l'a condamné avec YouTube à payer six millions de dollars en dommages et intérêts lors du premier procès témoin sur l'addiction aux réseaux sociaux, statuant que ces entités concevaient sciemment des produits dangereux sans en avertir le public.
Face à ces révélations et à cette pression juridique, Meta a choisi de ne pas répondre aux sollicitations de la presse américaine, tout comme EssilorLuxottica, le conglomérat franco-italien qui fabrique les montures et qui se rend complice, par son silence, de cette inquiétante dérive. Il est grand temps d'arrêter de considérer Meta comme une simple entreprise technologique innovante. C'est une machine irresponsable qui privilégie systématiquement son expansion et la collecte de nos données au détriment de la sécurité physique, de la vie privée et de la santé mentale de l'humanité.