Romain Leclaire

GrapheneOS contre Projets Libres - L'élitisme technique étouffe la pédagogie du Libre

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L'excellent podcast Projets Libres (animé par Walid Nouh) a publié un nouvel épisode passionnant intitulé « Mets de la vie privée dans ton smartphone ! », avec Antoine Duparay (alias Fla, bien connu au sein de Framasoft). Le but de l'émission était simple, salutaire et grand public. L'invité voulait expliquer la différence entre nos ordinateurs et nos téléphones portables en matière de collecte de données et présenter des alternatives viables (comme /e/OS, Ubuntu Touch, etc.) pour échapper à la surveillance de Google et d'Apple.

Pourtant, cette belle démarche de vulgarisation a rapidement été prise pour cible sur Mastodon par le compte officiel du projet GrapheneOS. Une réaction virulente, malheureusement coutumière de leur part, qui mérite qu'on s'y attarde pour remettre les choses dans leur contexte.

Les éléments de la polémique - Que reproche GrapheneOS ?

GrapheneOS n'a pas fait dans la dentelle, accusant à demi-mot Projets Libres de désinformer ses auditeurs en mettant en avant des systèmes comme /e/OS. Selon eux, ce dernier offrirait une confidentialité extrêmement médiocre et de graves lacunes de sécurité par rapport à leur propre OS mobile.

La team GrapheneOS a la fâcheuse habitude d'attaquer frontalement les autres systèmes d'exploitation alternatifs (LineageOS, /e/OS, CalyxOS) sous prétexte qu'ils ne respectent pas leurs standards très stricts en matière de sécurité pure (délais d'application des correctifs, utilisation de microG, politique de sandboxing, etc.). Dans leur viseur cette fois-ci, un podcast coupable à leurs yeux d'avoir donné la parole à un défenseur d'une approche différente de la leur.

L'attaque de GrapheneOS est injuste (et contre-productive)

Si GrapheneOS est incontestablement un système d'exploitation pertinent d'un point de vue technique et sécuritaire, leur communication agressive dessert totalement la cause du logiciel libre. Antoine Duparay a eu totalement raison dans son approche.

Il y a d'abord confusion entre sécurité et vie privée. Et c'est le point central de l'épisode, d'ailleurs très bien expliqué par Antoine. Ce sont deux concepts bien distincts. La sécurité (le modèle de menace de GrapheneOS) consiste à empêcher un attaquant de pirater votre téléphone. La vie privée (le modèle d'/e/OS) consiste à empêcher des entreprises légitimes, comme Google ou des courtiers en données, de profiler votre vie quotidienne de manière invisible. L'immense majorité des utilisateurs n'est pas ciblée par la NSA ou par des pirates étatiques mais par le capitalisme de surveillance. Pour ces personnes, retirer les services Google de base via /e/OS est déjà une victoire monumentale.

Parlons ensuite de l'accessibilité face à l'élitisme. Dans le podcast, Antoine explique avoir installé /e/OS pour une trentaine de personnes: ses parents, ses grands-mères, ses amis. Et ça fonctionne ! /e/OS se veut accessible au grand public et s'installe sur des dizaines d'appareils recyclés ou reconditionnés (comme les Fairphone ou de vieux Samsung). À l'inverse, GrapheneOS a longtemps nécessité l'achat paradoxal... d'un Google Pixel (bien que des partenariats comme celui avec Motorola commencent à changer la donne). Exiger que tout le monde utilise GrapheneOS, c'est fermer la porte de l'émancipation numérique à 95% de la population.

Venons-en maintenant au besoin de bienveillance dans le Libre (et dieu c'est qu'on en a besoin). Attaquer un podcast communautaire francophone qui fait l'effort de transcrire, d'expliquer et de vulgariser les enjeux des smartphones est d'une grande toxicité. Walid fait un travail formidable pour mettre en lumière les communs numériques, l'open data et l'open source. Jeter l'opprobre sur un épisode d'une heure simplement parce que la solution technique mise en avant n'est pas "la leur" relève d'un esprit de chapelle épuisant. Le véritable adversaire, c'est le modèle d'extraction de données des GAFAM, pas le podcasteur qui essaie d'aider ses auditeurs à s'en défaire.

Soutien à Projets Libres !

Le logiciel libre nécessite des développeurs d'élite comme ceux de GrapheneOS pour pousser les limites de la sécurité technologique. Mais il a tout autant besoin de vulgarisateurs comme Antoine et de médias comme Projets Libres pour construire des ponts vers le grand public.

Je ne peux que vous encourager à aller écouter cet excellent épisode (n'hésitez pas à laisser un commentaire positif ou 5 étoiles !). Ne laissons pas la pureté militante ou la toxicité des réseaux sociaux étouffer la voix de ceux qui font avancer les libertés numériques au quotidien, de manière inclusive et pragmatique.