Romain Leclaire

La Grèce débranche ses ados pour sauver leur santé mentale

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C'est avec une certaine ironie (que je trouve profondément révélatrice de notre époque) que le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a choisi TikTok pour faire son annonce ce mercredi. S'adresser directement aux adolescents en utilisant la plateforme même dont ils seront bientôt exclus est un coup de com qui prête à sourire. Le message transmis est sans appel, à partir du 1er janvier 2027, la Grèce interdira formellement l'accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans.

En analysant l'architecture de cette décision, dont le cadre légal devrait être en place de façon solide d'ici la mi-2026, ce qui retient mon attention est la rigueur du mécanisme d'application. Contrairement à d'autres juridictions où de telles restrictions se sont souvent heurtées au mur de la réalité technologique ou ont été contournées, la Grèce opte pour une approche radicale et hermétique. Il n'y aura aucune dérogation possible, pas même avec le consentement explicite des parents, fermant ainsi une faille importante. L'application de cette loi reposera sur un logiciel imposé par l'État et installé d'office sur chaque appareil personnel. C'est une mesure forte qui donne des véritables dents à une volonté politique, dépassant le simple cadre de la régulation de papier.

Mais le périmètre de cette loi va bien au-delà des simples réseaux sociaux, et c'est là que la démarche devient réellement intéressante d'un point de vue sociétal. Elle s'attaque à un écosystème numérique toxique dans son ensemble, englobant la protection contre les jeux d'argent en ligne, la promotion de l'alcool et du tabac, ainsi que l'exposition aux contenus explicites. Les mots de Mitsotakis adressés à son jeune public résonnent avec une justesse troublante face à la crise que nous observons. Il a tenu à préciser que le but à atteindre n'est pas de les éloigner de la tech, mais bien de combattre une addiction spécifique qui nuit à leur innocence et à leur liberté. Cette position fait écho à ses déclarations lors d'un événement Bloomberg à Athènes en mars dernier, où il soulignait que les preuves scientifiques sont désormais sans ambiguïté. Le défilement addictif endommage gravement la santé mentale des jeunes.

En regardant de plus près la trajectoire récente de la politique grecque, cette annonce s'accorde avec une continuité logique et préparée. Le gouvernement avait déjà pavé la voie en interdisant les téléphones portables dans les écoles et en mettant en place des plateformes de contrôle parental pour limiter le temps d'écran. Et la population semble adhérer largement à ce changement de paradigme. Savoir qu'environ 80% des Grecs soutiennent cette démarche, selon un sondage ALCO publié en février, démontre une prise de conscience collective et une volonté citoyenne de reprendre le contrôle face à l'omniprésence numérique non régulée.

Sur l'échiquier international, je constate que le pays se positionne en avant-garde d'un mouvement qui s'accélère. Dans le sillage de l'Australie, devenue pionnière mondiale avec son interdiction pour les moins de 16 ans prévue pour 2025, Athènes rejoint un cercle restreint mais grandissant de nations passant de la simple intention à la loi formelle. Alors que la Slovénie, la Grande-Bretagne, l'Autriche et l'Espagne ont déjà annoncé travailler sur des législations similaires, le premier ministre grec ne cache pas sa véritable ambition. En affirmant sa confiance dans le fait que la Grèce ne sera pas la dernière à agir, il a présenté explicitement cette initiative comme un levier pour pousser l'Union Européenne tout entière dans cette direction.

Nous assistons peut-être ici à un tournant décisif dans notre rapport aux géants du numérique. Cette tentative de sanctuarisation de l'enfance par la technologie d'État soulève des questions vertigineuses, mais elle a le mérite de répondre frontalement à un enjeu que nous ne pouvons plus ignorer.